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Avant de parler de capital-risque, de pitch deck ou de levée de fonds, il faut revenir à l’étymologie. Le verbe entreprendre vient du latin inter-prehendere : « prendre entre ses mains », « saisir ». Il y a dans cette image quelque chose de fondamentalement humain l’acte de tendre la main vers le monde, de l’attraper, de le façonner.
En français classique, entreprendre ne désignait pas exclusivement la création d’une entreprise commerciale. On disait « entreprendre un voyage », « entreprendre une œuvre », « entreprendre de convaincre quelqu’un ». L’acte d’entreprendre qualifiait toute initiative par laquelle un être humain décidait de passer de la contemplation à l’action, du projet à la réalité, de l’intention à l’engagement.
C’est cette richesse sémantique originelle que l’on a progressivement appauvrie en réduisant entreprendre à sa seule dimension économique. Il est temps de rendre au mot toute son étendue.
Le philosophe Éric Delassus le formule avec précision : « Entreprendre signifie tout d’abord commencer, initier un processus. » En ce sens, chaque fois qu’un être humain sort de l’inertie pour donner naissance à quelque chose qui n’existait pas encore un tableau, une amitié, une conversation difficile, un projet de vie, il entreprend.
Ce commencement a quelque chose de vertigineux. Commencer, c’est accepter l’incertitude. C’est faire le pari que ce qui n’existe pas encore mérite d’exister. C’est choisir l’élan contre l’immobilisme. Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne, rattachait cette capacité à ce qu’elle appelait la natalité la faculté proprement humaine d’initier du nouveau dans le monde, d’introduire de l’imprévisible dans le cours des choses. Entreprendre serait alors l’acte le plus profondément humain qui soit : celui par lequel on affirme que l’avenir n’est pas encore écrit.
L’une des erreurs les plus répandues est de croire qu’entreprendre est le privilège exclusif d’une catégorie de personnes les “entrepreneurs”, entendus comme des fondateurs de start-up ou des créateurs de sociétés. Cette vision réductrice laisse de côté une réalité bien plus vaste.
Entreprendre sa vie, c’est refuser d’en être le spectateur passif. C’est passer de la posture de victime des circonstances à celle d’acteur conscient de ses choix. L’esprit entrepreneurial, dans ce sens élargi, se définit comme « un état d’esprit qui va pousser un individu à trouver le courage, utiliser ses ressources et son plein potentiel, mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour mener le projet qu’il souhaite » qu’il s’agisse d’un projet d’entreprise ou d’un projet de vie.
Cette définition ouvre des horizons extraordinaires. Entreprendre sa vie, cela peut être :
- décider de changer de carrière à 40 ans,
- s’engager bénévolement pour une cause qui nous tient à cœur,
- rompre avec des habitudes toxiques pour en construire de nouvelles,
- partir vivre à l’étranger pour se réinventer,
- élever ses enfants avec intention et non par inertie sociale.
Dans chacun de ces cas, le mouvement est le même : on prend en main quelque chose qui ne tenait qu’à soi, on mobilise ses ressources intérieures, et on avance — avec tous les risques que cela suppose.
Si entreprendre est une posture de vie, elle repose sur plusieurs piliers fondamentaux qui la distinguent de la simple agitation ou du volontarisme naïf.
Le courage de l’initiative. Entreprendre suppose de briser l’immobilisme, qui est souvent la position de confort par défaut. L’inaction est rarement neutre : elle est un choix implicite de laisser les événements décider à notre place. L’esprit entrepreneurial, lui, dit : j’agis, même dans l’incertitude, même sans garantie de réussite.
La responsabilité assumée. Entreprendre, c’est aussi accepter d’être l’auteur de ses actes et de leurs conséquences. La posture entrepreneuriale est incompatible avec la victimisation permanente ou l’attente d’un sauveur extérieur. Elle exige qu’on cesse de rejeter sur les circonstances, les autres ou la malchance la responsabilité de ce qui nous arrive. C’est un mouvement vers la liberté mais une liberté exigeante, qui ne va pas sans charge.
La résilience face à l’échec. Commencer, c’est prendre le risque de ne pas terminer. Entreprendre, c’est accepter que l’échec fait partie du chemin non pas comme une honte, mais comme une information précieuse. Les plus grandes découvertes scientifiques, les œuvres les plus marquantes, les projets les plus transformateurs ont presque toujours été précédés de tentatives infructueuses. La culture entrepreneuriale authentique est une culture qui normalise l’erreur tout en en tirant les leçons.
La vision comme boussole. L’entrepreneur au sens large est guidé par une image de ce qu’il veut créer. Cette vision n’est pas nécessairement précise au départ ; elle peut même être floue, intuitive, à peine formulée. Mais elle existe. Elle donne une direction, un sens au mouvement. Sans vision, l’action s’épuise en pure agitation. Avec elle, même les détours et les obstacles deviennent des étapes d’un chemin cohérent.
Il serait trop simple de réduire l’acte d’entreprendre à une mécanique de l’action. Sa dimension la plus profonde est existentielle : entreprendre, c’est chercher à donner du sens.
Le philosophe Bergson parlait d’un « élan vital » qui traverse toute la nature vivante cette force créatrice qui pousse les êtres à se dépasser, à innover, à générer du nouveau. L’esprit d’entreprise, dans cette lecture, n’est pas un accident culturel ou une invention capitaliste moderne : il est l’expression de quelque chose de fondamentalement ancré dans la condition humaine, cette pulsion d’affirmation par laquelle nous cherchons à laisser une trace, à contribuer à quelque chose de plus grand que nous.
Simone Weil le formulait avec sobriété : « L’initiative et la responsabilité, le sentiment d’être utile et même indispensable, sont des besoins vitaux de l’âme humaine. » Ce besoin n’est pas réservé aux PDG ou aux innovateurs. Il est universel. Il se manifeste chez l’artisan qui soigne le détail de son ouvrage, chez le parent qui construit un foyer avec soin, chez l’enseignant qui repense sa façon de transmettre, chez le citoyen qui s’engage dans sa communauté.
Entreprendre, dans ce sens, c’est répondre à l’appel de ce qu’on pourrait appeler la vocation au sens plein non pas seulement une carrière, mais une manière d’habiter le monde avec intention.
On associe souvent entreprendre à une aventure solitaire le héros qui part de rien et bâtit son empire. Mais cette vision héroïque et individualiste trahit une réalité plus riche et plus belle : on entreprend rarement seul.
Les grandes transformations artistiques, scientifiques, sociales, économiques sont presque toujours le fruit de collectifs qui partagent une vision, se complètent, se challengent mutuellement. L’entreprendre collectif est plus résilient, plus fertile, plus durable. Il exige des qualités supplémentaires : écoute, confiance, capacité à déléguer, à reconnaître les forces des autres là où on n’en a pas.
Et il y a quelque chose de profondément éthique dans l’entreprendre collectif : créer non pour soi seul, mais pour un “nous” une équipe, une communauté, une société. Les entrepreneurs qui ont le plus marqué leur époque ne sont pas seulement ceux qui ont créé de la valeur pour eux-mêmes, mais ceux qui ont su embarquer les autres dans une aventure commune, et dont les œuvres ont rayonné au-delà de leur seul intérêt personnel.
Au fond, entreprendre dans son sens le plus large est peut-être cela : être pleinement présent à sa propre vie. Refuser la dérive passive. Ne pas laisser les années s’accumuler sans qu’on ait jamais eu le sentiment d’avoir réellement choisi quelque chose.
Ce n’est pas un appel à l’agitation permanente, ni une injonction à la performance. C’est plutôt une invitation à la conscience : prendre la mesure de ce que nous voulons vraiment, et agir en conséquence même modestement, même imparfaitement.
L’entrepreneur de sa vie n’est pas forcément celui qui crée une licorne technologique ou révolutionne un secteur entier. C’est celui ou celle qui, chaque jour, fait le choix de ne pas s’absenter de sa propre existence. Qui dit oui à ses projets au lieu de les remettre à plus tard. Qui ose nommer ce qui l’anime et le met en mouvement.
Entreprendre, c’est commencer. C’est prendre entre ses mains. C’est oser, risquer, s’engager. C’est assumer la responsabilité de sa vie plutôt que la subir. C’est créer une œuvre, une relation, une communauté, un sens. C’est contribuer à quelque chose de plus grand que soi.
Dans un monde qui valorise souvent la stabilité et la conformité, l’acte d’entreprendre au sens plein du terme est peut-être l’un des plus subversifs et des plus humains qui soit. Non pas parce qu’il garantit le succès, mais parce qu’il témoigne d’une foi fondamentale : le monde peut être différent de ce qu’il est, et nous avons le pouvoir d’y contribuer.
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Par définition, entreprendre, c’est commencer. Mais commencer quoi, exactement ? Une société ? Un projet ? Ou peut-être, plus profondément, sa propre vie ?